Pyramide des violences sexistes : de l'agissement sexiste à la base jusqu'au viol au sommet, en passant par l'injure non publique, l'injure publique, le harcèlement sexuel et l'agression sexuelle.

VSS : anatomie d’un continuum

Ce que les chiffres font semblant de ne pas savoir

Il existe une manière confortable de parler des violences sexistes et sexuelles.
On les présente comme des accidents, des dérapages, des comportements individuels surgis d’un néant social.
On les compte, on les classe, on les nomme avec le soin méticuleux qu’on réserve aux phénomènes naturels.
La foudre frappe. Le pervers agresse.
La victime se retrouve au mauvais endroit au mauvais moment.

Cette rhétorique du fait divers a une fonction précise : dissoudre le système dans l’anecdote, transformer la mécanique en malchance.

Les données de l’enquête Vécu et ressenti en matière de sécurité (VRS 2022), conduite par le SSMSI sur près de 95 000 personnes âgées de 18 à 74 ans en France métropolitaine, ne laissent pas cette rhétorique debout très longtemps.
Elles la démolissent chiffre après chiffre. Méthodiquement. Sans état d’âme.

I. Le recensement de l’évidence

En 2021, 247 000 personnes déclarent avoir été victimes d’au moins une violence sexuelle physique : viol, tentative de viol ou agression sexuelle.
217 000 sont des femmes. 88 % du total.
Chez les 18-24 ans, ce taux ne descend pas sous 85 %.
Il ne descend jamais sous 63 %, même chez les plus de 55 ans.

Traduit en taux de victimation : 9,5 femmes sur 1 000 dans la population générale.
Chez les 18-24 ans, ce chiffre bondit à 47 pour 1 000.
Près d’une jeune femme sur vingt a subi une violence sexuelle physique dans l’année.
Ce n’est pas un accident. C’est une structure. Un système.

Les violences sexuelles non physiques, harcèlement sexuel et exhibition, touchent 1 322 000 personnes. 86 % sont des femmes.
Parmi les 18-24 ans, 18,4 % des femmes ont été victimes de ce type de violence dans l’année.
Presque une sur cinq.
Chez les hommes du même âge : 2 %. L’écart n’est pas une coïncidence statistique.
C’est une signature.

Et si l’on remonte encore pour embrasser l’ensemble des atteintes non physiques : 1 493 000 victimes de harcèlement moral, 1 971 000 d’injures, 883 000 de menaces.
Dans chaque catégorie, les femmes sont surreprésentées.

Les personnes homosexuelles ou bisexuelles le sont davantage encore : 8,3 % des personnes homosexuelles subissent du harcèlement moral, contre 3,4 % des hétérosexuelles.

Les VSS ne tombent pas du ciel.
Elles s’inscrivent dans un continuum de violences qui va de l’injure à l’agression physique, du harcèlement numérique au viol, et qui cible des populations précises selon des logiques précises.
Refuser de le voir à ce stade relève soit de l’ignorance, soit de la mauvaise foi. Les deux sont également inexcusables.

Trois statistiques NousToutes sur les violences faites aux femmes en France.
Titre : Les chiffres que la société préfère ignorer.
9 femmes sur 10 connaissent leur agresseur. Le reste est du storytelling rassurant.

II. La géographie des violences, ou : le mythe de l’inconnu

On aime servir aux femmes une cartographie rassurante : le danger, c’est la nuit, la rue, l’inconnu. Sortez moins tard. Faites attention. Évitez ce quartier.

Les données VRS 2022 infligent à cette cartographie un démenti cinglant.

Pour les violences sexuelles physiques, le domicile de la victime représente 20 % des lieux de commission des faits.
Le domicile d’une autre personne, 21 %. Soit 41 % des agressions dans un espace privé, fermé, censément protégé.
Quand l’auteur est le partenaire ou l’ex-partenaire, le domicile de la victime concentre 61 % des faits à lui seul.

Le danger principal pour une femme victime de violences sexuelles physiques ne se trouve pas dans la rue. Il se trouve chez elle, ou chez quelqu’un qu’elle connaît.

Parmi les femmes victimes de violences sexuelles physiques : 9 % identifient leur partenaire comme auteur, 12 % un ami, 13 % un membre de la famille, 9 % un collègue ou voisin.
Près de 44 % connaissaient personnellement leur agresseur.
Et dans 80 % des cas, l’auteur était un homme seul.

Pour les violences conjugales, le tableau est plus net encore : 422 000 victimes en 2021, dont 321 000 femmes.
Auteur : un homme seul dans 92 % des cas.

L’inconnu qui surgit dans la nuit existe.
Mais il est minoritaire dans la statistique.
L’agresseur le plus fréquent se rase le matin dans la même salle de bains.
Cette réalité dérange parce qu’elle exige de repenser entièrement le cadre, de déplacer la suspicion, de ne plus considérer l’espace domestique comme sanctuaire. Elle dérange parce qu’elle est vraie.

Les transports collectifs méritent un paragraphe particulier.
Parmi les victimes de violences sexuelles dans les transports en commun, 95 % sont des femmes. 62 % ont entre 18 et 24 ans.
46 % des femmes déclarent un sentiment d’insécurité dans les transports, contre 32 % des hommes.
Ce n’est pas de la paranoïa.
C’est une réponse rationnelle à une menace documentée.
Les transports collectifs sont, pour les jeunes femmes, un espace de prédation ordinaire que la société a collectivement décidé de tolérer.
Cette décision n’est pas neutre. Elle a des auteurs.

III. L’anatomie du silence, ou : comment le système se protège lui-même

Les chiffres qui précèdent ne sont que la partie visible.
Ils reposent sur ce que les victimes ont déclaré dans le cadre d’une enquête anonyme. La réalité est plus vaste, par construction.

Ce qui rend le sous-enregistrement vertigineux, c’est de le lire à travers les taux de recours.

Pour les violences sexuelles physiques : 5 % des victimes ont déposé plainte.

Cinq putain de pour cent !!!

Sur 247 000 personnes déclarant un viol, une tentative de viol ou une agression sexuelle dans l’année, environ 12 000 ont franchi la porte d’un commissariat.

Pour les violences sexuelles non physiques : 2 %.

Pourquoi ? Les victimes répondent elles-mêmes.

  • 24 % pensaient que ‘ce n’était pas assez grave’.
  • 24 % estimaient que ‘cela n’aurait servi à rien’.
  • 16 % pensaient que ‘leur témoignage ne serait pas pris au sérieux’.
  • Pour les violences non physiques, 37 % invoquent l’inutilité de la démarche.

Une femme vient d’être violée.
Elle ne porte pas plainte parce qu’elle pense que ce n’était pas assez grave. Ou parce qu’elle sait, elle sait, que personne ne la croira.
Cette conviction n’est pas irrationnelle.

Elle est le produit d’une culture judiciaire documentée, de procédures humiliantes, de taux de condamnation faméliques, de décennies de femmes revenues des commissariats les mains vides et la dignité entamée.

Le silence des victimes n’est pas une défaillance individuelle.
C’est une réponse lucide à un système qui a prouvé, collectivement, qu’il ne méritait pas leur confiance.

Parmi les femmes victimes de violences sexuelles physiques ayant déclaré des blessures : 85 % n’ont eu recours à aucun service médical. Blessées, et silencieuses dans leur corps.

Parce que consulter, c’est expliquer. Et expliquer, c’est s’exposer à ne pas être crue.

Le seul recours qui fonctionne est le recours informel : 63 % des victimes en ont parlé à des proches.
Ce chiffre, presque rassurant en apparence, dit en réalité quelque chose d’accablant : la solidarité interpersonnelle pallie ce que les institutions refusent d’assumer.
Les amies font le travail que la justice ne fait pas.

IV. Le coût ordinaire du patriarcat

27 % des femmes déclarent avoir renoncé à sortir seules de chez elles pour des raisons de sécurité. Chez les hommes : 7 %.
Un écart de vingt points.

21 % des femmes déclarent un sentiment d’insécurité dans leur quartier, contre 15 % des hommes.
15 % se sentent en insécurité à leur domicile, contre 10 % des hommes.
Dans les transports : 46 % contre 32 %.

Ces chiffres mesurent une contrainte structurelle sur la mobilité, l’espace et la liberté des femmes.
Ils quantifient ce que les féministes nomment depuis des décennies : la charge mentale de la sécurité, cette vigilance permanente, ce calcul constant du risque, cette limitation du mouvement que les hommes n’ont pas à connaître au même degré.

27 % des femmes restreignent leur espace de vie.
Non pas parce qu’elles sont peureuses.
Parce que le monde leur a appris, à coups de mains aux fesses dans les transports et de regards dans les parkings et de collègues un peu trop proches, que l’espace public n’est pas fait pour elles de la même manière qu’il est fait pour les autres.

Et le fait que la réponse collective à cette contrainte soit ‘soyez prudentes’ plutôt que ‘construisons un système qui y met fin’ dit tout ce qu’il faut savoir sur la distribution du fardeau.

Roue des privilèges du Regroupement Féministe du Nouveau-Brunswick, illustrant les systèmes d'oppression croisés.
Le patriarcat n’est pas une variable isolée. Il s’articule avec la race, la classe, l’orientation sexuelle et la capacité. Les VSS ne frappent pas au hasard dans ce système. Elles suivent ses lignes de force.

V. Le continuum, nommé sans détour

Le concept de continuum des violences sexistes a été théorisé par la sociologue Liz Kelly dès 1987.
Il désigne l’idée que les violences faites aux femmes ne sont pas des événements isolés et discontinus, mais des manifestations d’un même spectre de contrôle et de domination.
L’exhibition, le harcèlement dans la rue, les blagues sexistes, l’agression sexuelle, le viol, le féminicide : même logique, degrés différents.

Les données VRS 2022 donnent à ce concept une chair statistique.

1 035 000 femmes victimes de harcèlement sexuel dans l’année.
201 000 d’exhibition sexuelle.
217 000 de violences physiques à caractère sexuel.
321 000 de violences conjugales.
204 000 de violences conjugales psychologiques ou verbales, dont 76 % sont multivictimes, c’est-à-dire soumises à une violence répétée, installée, constitutive d’une relation.

Ces chiffres ne s’additionnent pas simplement : ils se superposent, se recoupent, se renforcent.
Les catégories statistiques sont des cases.
Le vécu, lui, est continu.

Ce continuum a un auteur statistiquement identifié.
Dans 75 % à 92 % des cas de violences sexuelles ou conjugales avec victimes femmes, l’auteur est un homme seul.
Ce chiffre n’implique pas que tous les hommes sont des agresseurs.
Il implique que les violences sexistes ne sont pas le fait de quelques individus pathologiques, mais d’un système de comportements suffisamment répandus pour produire, chaque année, des millions de victimes.

Ce système a un nom.

Pas au sens d’un complot, ni d’une malveillance organisée, mais au sens d’une architecture sociale qui distribue inégalement le pouvoir, légitime certaines formes de contrôle sur les corps féminins, et produit, dans sa logique la plus ordinaire, des violences ordinaires.

Des violences tellement ordinaires qu’on a fini par les appeler des ‘accidents’.

Nommer le patriarcat n’est pas un slogan.
C’est une nécessité analytique.
C’est refuser de traiter l’effet sans regarder la cause.
C’est constater que quand 88 % des victimes d’agression sexuelle sont des femmes et que 80 % des auteurs sont des hommes, le mot ‘coïncidence’ ne suffit plus.

🔎 #NotAllMen : l’argument qui protège le système

Toujours des hommes. Dans 80 % à 92 % des cas de violences sexuelles ou conjugales avec victimes femmes, l’auteur est un homme. Pas parfois. Pas souvent. Toujours.

‘#NotAllMen’ est la réponse prévisible à cette réalité.
Elle est aussi parfaitement hors sujet.
Personne ne dit que chaque homme agresse.
Ce que disent les données, c’est que le système qui produit ces violences est masculin dans sa structure, masculin dans ses auteurs, et masculin dans les institutions qui ont décidé de le laisser fonctionner.

Mais admettons le raisonnement.
Admettons que la grande majorité des hommes ne commettent pas de violences sexuelles. La question qui reste est simple : à quoi ça sert ?

Imaginez un paquet de M&Ms. Cent bonbons. Dix d’entre eux ont été remplacés par autre chose. De la merde, par exemple, comme ça on se met vraiment à la place des femmes.
On ne sait pas lesquels.
Est-ce qu’on les mange quand même, parce que ‘not all M&Ms’ ?

Les femmes vivent dans ce paquet depuis leur naissance. Elles apprennent à identifier les signaux, à calculer les risques, à restreindre leur espace, à rentrer avant la nuit, à ne pas sourire trop, à ne pas refuser trop brutalement.
Elles font ça non pas parce qu’elles haïssent les hommes, mais parce que le paquet a prouvé, statistiquement, qu’il contenait de quoi les détruire.

Et les ‘bons’ M&Ms ? Ils bénéficient du système sans effort.
Il suffit, pour un homme, d’être à peine correct pour passer pour un ‘mec bien’.
Pas besoin de s’opposer, pas besoin d’agir, pas besoin de rien : l’inaction suffit.
Et l’inaction, dans un système qui produit 247 000 victimes par an, n’est pas de la neutralité. C’est de la participation.

‘#NotAllMen’ ne désactive pas la responsabilité collective. Il l’esquive. C’est sa seule fonction.

VI. Ce que les chiffres ne mesurent pas

L’enquête VRS 2022 porte sur les 18-74 ans vivant en ménage ordinaire en France métropolitaine.
Elle exclut les personnes sans domicile fixe, celles en établissement, les mineures, et les habitantes des territoires ultramarins.
Elle repose sur des déclarations volontaires, avec tous les biais de mémorisation, de honte et de sous-déclaration que cela implique.

Autrement dit : tout ce qui précède est un plancher. La réalité est au-dessus.

Page d'accueil de l'Association Mémoire Traumatique et Victimologie, fondée par Muriel Salmona.
‘Stop au Déni’ : trois mots qui résument vingt ans de combat pour que le trauma soit enfin pris au sérieux dans les prétoires et les cabinets médicaux.

L’enquête ne mesure pas les conséquences à long terme : les dépressions chroniques, les troubles post-traumatiques, les ruptures professionnelles, les vies réorganisées autour d’un événement que l’État n’a jamais officiellement reconnu.
Elle ne mesure pas non plus ce que la psychiatre Muriel Salmona, présidente de l’Association Mémoire Traumatique et Victimologie, décrit comme la sidération traumatique : ce mécanisme neurobiologique par lequel le cerveau se dissocie pour survivre à l’insupportable, et qui explique pourquoi tant de victimes ne crient pas, ne se débattent pas, ne se souviennent pas de tout et pourquoi ces réactions parfaitement explicables sont ensuite retournées contre elles dans les prétoires.


La question qui reste

L’enquête VRS 2022 a été publiée sans fanfare. Elle est accessible sur le site du ministère de l’Intérieur. Elle représente un travail statistique considérable.
Et elle dort tranquillement dans ses colonnes de données, en attendant qu’on lui fasse le sort habituel : quelques articles au moment de la publication, quelques réactions sur les réseaux sociaux, puis l’oubli poli qui permet de recommencer l’année suivante.

Ce texte ne prétend pas changer cela.

Il prétend seulement que l’ignorance, désormais, est un choix. Que les chiffres existent, qu’ils sont publics, qu’ils sont accessibles, et que continuer à traiter les VSS comme des accidents individuels plutôt que comme un phénomène systémique, c’est une décision politique. Pas une lacune d’information.

247 000 victimes de violences sexuelles physiques en 2021. 5 % de plaintes. Le reste dans le silence.

Ce silence n’est pas naturel. Il a été construit, entretenu, légitimé. Il coûte, chaque année, des centaines de milliers de vies abîmées que personne, officiellement, n’a décidé de compter vraiment.

On peut continuer à appeler ça des accidents.
Ou on peut appeler ça par son nom.

Sources & références

Source principale

Sources institutionnelles et associatives

Ressources pédagogiques consultées

Références théoriques

  • Kelly, Liz. Surviving Sexual Violence. Polity Press, 1988. Origine du concept de ‘continuum des violences sexistes’.
  • Salmona, Muriel. Le livre noir des violences sexuelles. Dunod, 2013 (rééd. 2018). Référence fondamentale sur le psychotraumatisme et la sidération traumatique.

Crédits visuels

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