Raphaël Glucksmann, la main devant la bouche, regarde sur le côté

Raphaël Glucksmann : la gauche sans la gauche

Une gauche qui a profité du rassemblement avant de le récuser

Il faut commencer par rappeler un fait que la mémoire politique oublie avec une facilité remarquable.
En 2024, Place publique a participé à la dynamique du Nouveau Front populaire.

Après la dissolution de l’Assemblée nationale, les partis de gauche ont conclu un accord pour présenter des candidatures communes dès le premier tour. Place publique a rejoint cet accord.
Le Nouveau Front populaire rassemblait alors le Parti socialiste, Les Écologistes, La France insoumise, le Parti communiste français et plusieurs formations associées, avec un programme commun.

Aurélien Rousseau, ancien ministre de la Santé, fut ainsi investi sous la bannière du Nouveau Front populaire dans la 7e circonscription des Yvelines, sur le quota attribué au PS, dans le cadre de la candidature PS-Place publique conduite par Raphaël Glucksmann.

Ce rappel n’a rien d’anecdotique.
Il montre qu’une alliance avec LFI n’était pas, dans la pratique, incompatible avec l’existence d’une gauche sociale-démocrate, européenne et réformiste.

Cette gauche a même utilisé le rassemblement pour conquérir des sièges.
Raphaël Glucksmann lui-même avait alors déclaré que la seule manière d’empêcher le Rassemblement national de gouverner était qu’il y ait ‘une union de la gauche’.

Aujourd’hui, le raisonnement s’est inversé.
La gauche doit désormais, selon Glucksmann, se reconstruire sans LFI.
Et pas seulement à la présidentielle.
Aux législatives aussi.

Une gauche, pas la gauche

C’est là que se situe le vrai désaccord.
Glucksmann ne cherche pas à supprimer la gauche. Il cherche à en redéfinir le périmètre.
Une gauche européenne plutôt qu’insoumise.
Une gauche réformiste plutôt qu’anticapitaliste.
Une gauche capable de parler au centre plutôt qu’une gauche qui assume le conflit avec le capital.
Une gauche qui fixe une frontière morale avec LFI avant de discuter des conditions du rassemblement.
Cette ligne peut constituer une offre politique cohérente.
Mais elle ne constitue pas, par définition, toute la gauche.

Car il existe une autre tradition de gauche, plus radicale, qui ne se contente pas de corriger les excès du capitalisme.
Elle conteste le pouvoir politique et économique que le capital exerce sur la société.
Elle interroge la propriété, l’accumulation, la répartition de la valeur, le pouvoir des actionnaires, la démocratie économique et la capacité collective à décider de ce qui est produit, investi et distribué.

C’est cela, l’anticapitalisme.

On peut considérer cette tradition comme minoritaire. On peut la combattre. On peut même considérer qu’elle doit évoluer.
Mais on ne peut pas faire comme si elle était extérieure à l’histoire et à l’identité de la gauche.

C’est ici que se dessine le ventre mou : non pas une absence de convictions, mais une position politique qui cherche sa force dans sa capacité à devenir acceptable pour un espace électoral plus large que son socle historique.
La question n’est donc pas de savoir si Glucksmann est de gauche.
La question est de savoir quelle gauche il entend rendre hégémonique.

Lakoff et l’éléphant qui entre dans la pièce

Il y a ensuite un problème de communication politique.
Glucksmann affirme que ‘la gauche française ne se prosterne pas devant les dictateurs, elle ne fait pas de jeux de mots sur les noms juifs dans les meetings, elle ne fracture pas en permanence en surfant sur les fièvres identitaires’.

Il faut ici poser un garde-fou, parce que le sujet est explosif.

Certains des griefs adressés à LFI et à certains de ses responsables existent et peuvent être documentés. Les critiques portant sur l’antisémitisme, certaines ambiguïtés face à des situations internationales et la stratégie de Jean-Luc Mélenchon ne viennent pas exclusivement de la droite ou de l’extrême droite.
Elles ont aussi été formulées à gauche, notamment par des responsables socialistes et par Raphaël Glucksmann lui-même.
Les tensions sur la question de l’antisémitisme avaient d’ailleurs déjà traversé les négociations du Nouveau Front populaire en 2024.

Le sujet de cet article n’est donc pas de nier ces critiques.
Il est de regarder ce que leur mise en récit produit lorsqu’elle sert à définir la frontière de la gauche.
Ce qui vient de la droite, ce n’est pas chacun de ces griefs, c’est leur extension à la gauche entière.

Et c’est ici que le cadre théorique de George Lakoff sur les cadres cognitifs devient intéressant.
Dans son analyse du langage politique, Lakoff insiste sur un mécanisme simple : nier un cadre contribue à l’activer.
Son exemple classique est celui de l’éléphant.
Dire ‘ne pensez pas à un éléphant’ suffit généralement à faire apparaître l’éléphant dans l’esprit de qui l’entend. Dans son analyse de la communication politique, il souligne que répéter un cadre, même pour le réfuter, contribue à le rendre plus présent.

Glucksmann fait quelque chose de politiquement différent, mais mécaniquement comparable.
Il ne dit pas : ‘la gauche est antisémite’.
Il dit en substance : la vraie gauche ne fait pas ceci, ne fait pas cela, ne ressemble pas à celle-là.
Le problème est que chacune de ces négations réactive une représentation déjà installée dans le débat public : une gauche complaisante envers certains régimes autoritaires, ambiguë sur l’antisémitisme, obsédée par les identités, enfermée dans les conflits communautaires.

Ces représentations peuvent être mobilisées pour critiquer des comportements précis.
Elles peuvent aussi être généralisées jusqu’à devenir une définition de la gauche elle-même.

C’est là que le cadre change de fonction.
Lorsqu’une partie de la gauche reprend ces catégories pour tracer sa propre frontière interne, elles cessent d’être seulement des attaques venues de l’extérieur.
Elles deviennent un critère de définition de la gauche.
Et c’est beaucoup plus puissant.

Le problème n’est donc pas seulement ce que Glucksmann dit de LFI.
Le problème est ce que sa manière de définir la gauche contribue à installer comme évidence sur ce que serait une ‘bonne’ gauche.

Et le capitalisme ?

C’est ici que la frontière idéologique devient plus nette que la querelle des personnes.
La social-démocratie cherche historiquement à réguler le capitalisme, à redistribuer ses fruits, à corriger ses effets les plus brutaux et à construire des protections collectives.

L’anticapitalisme pose une question supplémentaire : pourquoi le capital devrait-il conserver autant de pouvoir sur l’organisation de la société ?
Ce n’est pas une différence de degré.
C’est une différence de nature.

On peut vouloir une fiscalité plus progressive, augmenter les salaires, renforcer les services publics, taxer davantage les héritages et financer une transition écologique sans remettre en cause le principe général de l’économie capitaliste.
On peut aussi considérer que ces mesures sont insuffisantes tant que demeurent la concentration du capital, le pouvoir des propriétaires sur l’investissement et la subordination du travail aux impératifs de rentabilité.

Ces deux traditions peuvent parfois voter ensemble.
Elles peuvent même gouverner ensemble.
Mais elles ne poursuivent pas exactement le même horizon.

C’est pourquoi l’anticapitalisme ne peut pas être réduit à une radicalité décorative que l’on sortirait lors des meetings avant de retourner tranquillement gérer le capitalisme.
Pour une partie de la gauche, il constitue le cœur même du projet.
Et si l’on veut redéfinir la gauche en excluant cette tradition, il faut au moins avoir l’honnêteté de dire qu’on ne refonde pas toute la gauche.

On choisit laquelle.

L’arithmétique n’est pas une opinion

Il reste un problème beaucoup plus prosaïque : les élections législatives.
Le débat sur l’union est souvent présenté comme une affaire de principes.

Très bien.

Le sondage Cluster 17 publié par Politico le 24 septembre 2026, au lendemain du débat, en donne un ordre de grandeur. Jean-Luc Mélenchon y est mesuré entre 19 et 20 % selon les hypothèses, Raphaël Glucksmann entre 12 et 14 %. Marine Tondelier obtient 2,5 %, Fabien Roussel 2 %.

Ce n’est qu’une photographie, pas une prédiction. Glucksmann progresse, et son espace existe.
Mais dans chacune des hypothèses testées, le pôle qu’il entend exclure pèse davantage que celui qu’il cherche à construire.

Le chiffre suivant raconte autre chose.
Une enquête Ipsos BVA-CESI publiée par Le Monde le 14 septembre 2026 montre que 95 % des personnes se déclarant proches de LFI déclarent vouloir voter pour le candidat de leur parti.
La même proportion apparaît chez les proches du RN.
À l’inverse, un tiers des personnes proches du PS et 45 % des sympathisants LR déclarent qu’ils soutiendraient une autre personne que celle investie par leur formation.

95 % ne mesure pas la taille de LFI. Il mesure la solidité de son électorat.
Un électorat aussi fidèle ne se retirera pas au profit d’une candidature concurrente. La division ne sera donc pas théorique.
Imaginons une circonscription où le RN obtient 35 % des suffrages exprimés, la droite 22 %, et deux candidatures de gauche 15 % chacune.
Avec 60 % de participation, chacune des deux candidatures de gauche atteint environ 9 % des électeurs inscrits.
Elles restent donc sous le seuil de 12,5 %.
Les deux premières candidatures, le RN et la droite, accèdent au second tour.
La gauche, avec 30 % des suffrages exprimés cumulés, disparaît du second tour.
Unie, elle y serait arrivée deuxième, devant la droite.

Ce n’est pas une subtilité électorale.
C’est l’arithmétique d’un scrutin où le seuil de qualification est rapporté au nombre d’électeurs inscrits, et non aux seuls suffrages exprimés.

L’article L162 du Code électoral fixe ce seuil à 12,5 % des électeurs inscrits.
Il prévoit également que, lorsqu’un seul candidat atteint ce seuil, le candidat arrivé immédiatement derrière lui peut se maintenir, et que, lorsqu’aucun candidat ne l’atteint, les deux premiers peuvent se maintenir.

Le siège n’aurait pas été garanti ; la présence au second tour, si.

‘Il faudra bien faire des accords’

Ségolène Royal l’a formulé pendant le débat avec une brutalité assez saine : ‘il faudra bien faire des accords, donc si vous ne faites pas d’accord avec des militants de gauche, vous allez les faire avec la droite ?’

La question mérite mieux que les indignations automatiques qu’elle provoque.
Parce qu’elle ne signifie pas que toutes les alliances sont bonnes.
Elle signifie qu’une stratégie électorale doit expliquer comment elle transforme des voix en sièges.

Glucksmann affirme que sa stratégie permettra de gagner davantage de sièges en attirant des millions de personnes qui ne veulent pas d’une alliance avec LFI.
Il assume donc une hypothèse : les voix gagnées par cette stratégie compenseront les voix perdues par la séparation.

C’est une hypothèse politique.
Elle peut être discutée.
Elle ne doit surtout pas être transformée en évidence.

Car si elle se révèle fausse, son coût ne se mesurera pas en points de sondage, mais en circonscriptions perdues dès le premier tour.

La pureté stratégique a parfois un étrange talent pour produire du vide institutionnel.

Pendant ce temps, la frontière bouge à droite

Il y a dans cette affaire une autre asymétrie qui mérite d’être regardée.
À gauche, Glucksmann ferme une porte avant même de discuter des conditions d’un accord.
À droite, une partie de l’électorat ouvre progressivement la sienne.

Le baromètre Verian consacré au RN indique que 66 % des sympathisants LR et 67 % des sympathisants RN se déclarent favorables à une entente permettant de construire des alliances ou des fusions au second tour des municipales.

Il ne s’agit pas de dire que les directions de LR ou du RN ont conclu un accord national.
Ce n’est pas ce que mesure l’enquête.
Elle mesure une évolution des attitudes parmi leurs sympathisants.
Et cette évolution est politiquement significative.
À gauche, un candidat ferme la porte.
À droite, une partie de l’électorat l’ouvre.

Le contraste devrait au minimum conduire la gauche à réfléchir à la manière dont elle construit ses propres frontières.
Car une frontière politique n’est jamais seulement une déclaration.
Elle produit des comportements.
Elle organise des reports, des abstentions, des candidatures concurrentes et, parfois, des sièges perdus.

Une gauche, mais laquelle ?

Je ne reproche donc pas à Raphaël Glucksmann d’avoir une ligne.
Au contraire.
Une ligne politique sérieuse suppose de savoir ce que l’on veut, avec qui on veut le faire et ce que l’on refuse.
Je lui reproche, politiquement, de présenter sa définition de la gauche comme si elle pouvait se substituer à la gauche elle-même.

Il existe une gauche sociale-démocrate, européenne, réformiste, attachée à l’économie de marché régulée.
Elle a toute sa place dans l’histoire de la gauche.

Il existe aussi une gauche écologiste, autogestionnaire, anticapitaliste, syndicale, communiste, libertaire, insoumise.
Elle n’est pas une anomalie historique.
Elle n’est pas un accident électoral.
Elle n’est pas un corps étranger qu’il suffirait de sortir du périmètre pour obtenir enfin la vraie gauche.
EtEt surtout, elle représente une partie réelle de l’électorat. Dans le sondage Cluster 17 publié par Politico le 24 septembre, Mélenchon, Tondelier et Roussel cumulent plus du double des intentions de vote de Glucksmann.

Le problème de la gauche française n’est pas qu’elle serait trop plurielle.
Le problème est qu’elle ne sait plus transformer sa pluralité en puissance politique.
Alors chacun construit sa petite forteresse, trace sa ligne rouge, explique que les autres sont responsables de la division et attend que l’électorat vienne miraculeusement résoudre le problème.

Il ne le fera pas.
Les personnes qui votent ne sont pas une matière première que les partis peuvent additionner après coup.
Une stratégie de rassemblement ne consiste pas à demander aux autres de disparaître.
Elle consiste à déterminer ce qui peut être mis en commun sans nier les désaccords.

C’est moins spectaculaire.
C’est aussi beaucoup plus difficile.
Mais la politique n’a jamais été conçue pour être confortable.

Mon désaccord ne porte pas sur l’existence de sa gauche.
Il porte sur sa prétention à en faire la gauche.

Question La ligne Glucksmann Ce que cette définition laisse hors champ
Économie Réformer et redistribuer dans le cadre capitaliste Propriété, accumulation et pouvoir du capital
Rassemblement Gauche démocratique sans accord avec LFI Construction d’un espace commun à toute la gauche
Définition de la gauche Europe, démocratie, justice sociale et écologie Anticapitalisme et conflictualité sociale
Présidentielle Élargissement vers le centre gauche Consolidation du reste de la gauche
Législatives Candidatures séparées de LFI La logique d’accords qui avait structuré le NFP en 2024
Frontière politique Incompatibilité revendiquée avec LFI Recherche d’un compromis entre forces de gauche malgré leurs divergences

Qui possède, qui décide, qui travaille, qui paie et qui profite ?
C’est souvent là que commence la politique.

Sources & références

Références documentaires

Série éditoriale : [Autopsie intellectuelle]
On dissèque ici des idées, des textes ou des figures pour en exposer les mécanismes, les ambiguïtés, les usages. Un scalpel dans la main gauche, la pensée critique dans la droite.

Parfois, je n’utilise cette série uniquement parce qu’il n’est toujours pas légal de pratiquer des autopsies sur des gens vivants et que ce vert fait super joli en bas d’un article. Mais dans l’ensemble, c’est l’explication ci-dessus qui s’applique.

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