Soumission politique : le clivage qui peut réunir la gauche
Le clivage gauche-droite n’a pas disparu. Mais il ne suffit plus à comprendre les recompositions politiques en cours, et encore moins à construire les alliances dont nous avons besoin.
Depuis des années, les partis se disputent les frontières de la gauche, du centre et de la droite. Ils discutent de leurs héritages, de leurs nuances, de leurs différences historiques. Ils négocient des alliances, puis les dénoncent, avant de les reconstituer sous un autre nom.
Pendant ce temps, les rapports de force économiques et sociaux continuent de structurer la société. Les services publics se fragilisent, les inégalités persistent et les libertés sont contestées. Une partie du personnel politique accompagne ces évolutions, tandis qu’une autre prétend les combattre.
Et nous continuons à débattre de savoir qui appartient véritablement à la gauche.
Je propose de déplacer la question.
Non pas pour abolir le clivage gauche-droite, mais pour lui substituer une grille de lecture plus directement politique : celle de la soumission et de l’insoumission.
Cet article est un peu sommaire, mais il part d’une intuition que j’ai d’abord formulée sur BlueSky et que j’essaie de développer un peu plus finement ici.
Je tenterai de le faire évoluer, au fur-et-à-mesure que j’arriverai à affuter ma pensée et ainsi ma formulation du sujet.
Les étiquettes politiques ne suffisent plus
La gauche et la droite sont des repères historiques utiles.
Elles renvoient à des traditions, à des programmes et à des conceptions différentes de la société. Pourtant, elles ne décrivent pas toujours correctement les rapports de force contemporains.
Un parti peut conserver son nom, son histoire et ses références à la justice sociale tout en accompagnant des politiques qui renforcent les inégalités.
Un autre peut revendiquer une rupture radicale avec l’ordre établi sans disposer, à lui seul, des moyens de transformer la société.
Les appartenances partisanes ne garantissent donc ni la cohérence politique ni la fidélité aux valeurs revendiquées.
Il faut regarder les actes, les alliances et les rapports au pouvoir.
Qui accepte les contraintes imposées par les intérêts économiques dominants ?
Qui considère que l’ordre existant doit être préservé, quitte à en corriger quelques excès ?
Qui, au contraire, entend remettre en cause les rapports de domination et les règles qui les entretiennent ?
Ces questions dessinent un clivage transversal aux familles politiques traditionnelles.
Je propose de nommer ses deux pôles les #Soumis et les #Insoumis.
Les Soumis : l’ordre avant l’émancipation
Le terme est volontairement brutal. Il ne désigne pas une qualité morale individuelle, encore moins une disposition psychologique. Il désigne un positionnement politique.
Les #Soumis sont les acteurs qui acceptent, défendent ou accompagnent un ordre social dans lequel les intérêts des puissants disposent d’un avantage structurel.
Leur soumission peut prendre plusieurs formes :
- Elle peut être économique, lorsque les exigences du patronat sont présentées comme des contraintes naturelles auxquelles la société devrait se plier.
- Elle peut être sociale, lorsque la pauvreté est traitée comme une responsabilité individuelle plutôt que comme un phénomène auquel contribuent les structures économiques.
- Elle peut être institutionnelle, lorsque l’autorité est considérée comme légitime du seul fait qu’elle existe, indépendamment de ses décisions et de leurs conséquences.
- Elle peut enfin devenir identitaire, lorsque la désignation de groupes minoritaires comme responsables des difficultés collectives sert à détourner l’attention des rapports de domination économiques.
Dans cette grille de lecture, le Rassemblement national, la droite traditionnelle et les formations qui soutiennent les politiques économiques de la majorité présidentielle peuvent relever de ce même bloc, malgré leurs différences et des oppositions.
Leur point commun ne serait pas une identité idéologique parfaite.
Ce serait leur disposition à préserver certains rapports de pouvoir plutôt qu’à les remettre en cause.
Cette catégorie n’implique pas que tous leurs électeurs partagent les mêmes intérêts, ni même qu’ils aient conscience des conséquences de leur vote.
Elle porte sur les orientations politiques et leurs effets, non sur la valeur des personnes.
La distinction est essentielle : on peut combattre un système sans mépriser celles et ceux qui y adhèrent.
Les Insoumis : faire passer l’humain avant l’ordre établi
À l’autre pôle, je place les #Insoumis.
Ce sont les acteurs politiques qui font de l’émancipation humaine, de l’égalité et de la justice sociale des principes structurants de leur action. Ils ne considèrent pas l’ordre économique et institutionnel comme une donnée intangible.
Ils estiment que les institutions doivent servir la société, et non que la société doit se soumettre aux institutions.
Cette famille politique comprend naturellement La France insoumise, mais aussi des courants des Écologistes, du Parti communiste français, du Nouveau Parti anticapitaliste et du Parti socialiste.
Ces formations ne sont pas interchangeables. Elles divergent sur de nombreux sujets, sur leurs stratégies/politiques/tactiques, sur leurs cultures politiques et sur leur conception du pouvoir.
Il serait absurde de prétendre le contraire.
Mais faut-il être d’accord sur tout pour agir ensemble ?
Si l’on considère que la priorité consiste à combattre les rapports de domination, à défendre les services publics, à réduire les inégalités et à élargir les libertés, alors une partie importante de la gauche peut se reconnaître dans une même orientation.
L’unité ne suppose pas l’uniformité.
Elle suppose de déterminer ce qui justifie que nous combattions ensemble, puis d’organiser nos désaccords autour de cet objectif commun.
Le véritable clivage : l’humain contre la soumission
Cette grille de lecture permet de déplacer le débat.
Au lieu de demander à chaque formation de justifier sa place dans une famille politique, nous pouvons examiner ses actes à partir d’une question commune : contribue-t-elle à l’émancipation des personnes ou au maintien des rapports de domination ?
La différence est considérable.
Le débat ne porte plus seulement sur les étiquettes, les héritages ou les personnes.
Il porte sur les conséquences des décisions politiques.
- Une réforme fiscale favorise-t-elle la redistribution ou concentre-t-elle davantage les richesses ?
- Une réforme du travail renforce-t-elle les droits des salariés ou accroît-elle leur dépendance à l’égard de l’employeur ?
- Une politique environnementale transforme-t-elle réellement les modes de production et de consommation, ou fait-elle porter l’essentiel de l’effort sur les ménages les moins favorisés ?
- Une politique de sécurité protège-t-elle les libertés et les personnes, ou étend-elle le pouvoir de contrainte sans garanties suffisantes ?
Ces questions ne résolvent pas automatiquement les désaccords, mais elle fournissent toutefois un terrain commun pour les examiner. Elles permettent surtout de distinguer les divergences sur les moyens des divergences sur les finalités.
Deux formations peuvent défendre des méthodes différentes tout en poursuivant un objectif comparable. Inversement, deux partis qui partagent une partie de leur vocabulaire peuvent soutenir des politiques dont les effets sociaux s’opposent.
C’est à ce niveau que la distinction entre Soumis et Insoumis peut devenir utile.
George Lakoff : pourquoi les mots changent le débat
Cette proposition doit beaucoup aux travaux de George Lakoff, linguiste et spécialiste des sciences cognitives, notamment à ses analyses du langage politique dans Don’t Think of an Elephant! et Moral Politics.
Lakoff s’intéresse à la manière dont les cadres mentaux organisent notre compréhension du monde.
Les mots ne se contentent pas de décrire une situation : ils activent des associations, des valeurs et des interprétations qui orientent notre jugement.
Son exemple le plus connu concerne l’expression « tax relief », littéralement « allègement fiscal ».
Le mot relief suppose qu’une souffrance existe et qu’un acteur vient en délivrer ceux qui la subissent.
L’impôt devient ainsi une affliction, tandis que sa réduction apparaît comme un soulagement.
Le choix du terme oriente déjà l’interprétation avant même que l’on examine les conséquences de la mesure.
Le même mécanisme intervient dans les débats politiques français.
Lorsque la discussion commence par « faut-il condamner ? », par exemple, l’attention se déplace vers la capacité d’un acteur à se conformer à une exigence morale formulée par son interlocuteur.
Le sujet initial peut disparaître derrière l’obligation de répondre dans les termes imposés.
C’est ce que suggère l’illustration qui accompagne cet article et c’est pour ça que je l’ai choisie
Le journaliste ne cherche pas à comprendre l’œuvre, ni à interroger ce qu’elle représente.
Il interpelle un observateur, lui impose une question accusatoire et exige une réponse immédiate.
Le hurlement fait partie du dispositif : c’est la mise en scène outrancière du débat politique telle qu’on la retrouve sur CNews et dans une partie des médias de commentaire.
L’image ne représente donc pas seulement un cadrage du débat, elle montre aussi comment un dispositif médiatique fabrique la confrontation, impose ses propres termes et contraint l’interlocuteur à se justifier plutôt qu’à exposer ses idées.La question paraît simple.
Le cadre qu’elle impose ne l’est pas.
Lakoff montre ainsi l’intérêt stratégique de construire ses propres cadres d’interprétation plutôt que de se contenter de répondre à ceux de ses adversaires.
Il ne suffit pas de contester une politique. Il faut aussi interroger les présupposés qui la rendent acceptable.
Et il ne suffit pas de dénoncer un vocabulaire adverse. Il faut proposer une autre manière de nommer les problèmes.
Reprendre l’initiative politique
Depuis des décennies, une partie de la gauche consacre une énergie considérable à défendre sa légitimité dans des débats dont elle ne maîtrise pas toujours les termes.
Elle doit expliquer qu’elle n’est pas irresponsable, qu’elle n’est pas dangereuse, qu’elle n’est pas hostile au travail, qu’elle n’est pas indifférente aux préoccupations populaires.
Elle se retrouve ainsi en position défensive, sommée de réfuter des accusations avant même de pouvoir présenter ses propres objectifs.
La proposition des #Soumis et des #Insoumis vise à inverser cette dynamique.
La question ne serait plus de savoir si une politique de gauche est suffisamment raisonnable aux yeux de ceux qui défendent l’ordre existant.
Il s’agirait de déterminer si cet ordre est lui-même raisonnable, juste et soutenable.
- Pourquoi faudrait-il considérer comme naturelle la subordination du travail au capital ?
- Pourquoi les services publics devraient-ils être continuellement évalués à l’aune de leur rentabilité, alors que leur fonction consiste précisément à répondre à des besoins collectifs ?
- Pourquoi l’obéissance serait-elle une vertu politique, tandis que la contestation devrait systématiquement démontrer son innocuité ?
Ces questions déplacent le centre de gravité du débat.
Elles permettent de présenter les conflits sociaux non comme des perturbations d’un ordre supposé normal, mais comme des désaccords sur la manière dont la société doit être organisée.
L’insoumission cesse alors d’être une posture de refus.
Elle devient une exigence de transformation.
L’insoumission est diverse, mais elle a un objectif commun
Cette nouvelle lecture conduit à une conséquence politique : l’union de la gauche ne devrait pas dépendre de la disparition de ses différences.
Elle devrait dépendre de sa capacité à définir un objectif commun suffisamment fort pour justifier une action collective.
Les Écologistes, les socialistes, les communistes, les insoumis, Le NPA, LO et les autres courants progressistes peuvent conserver leurs analyses, leurs priorités et leurs désaccords. Ils n’ont pas besoin de fusionner leurs identités pour agir ensemble.
Ils doivent en revanche décider ce qu’ils refusent de laisser se poursuivre et ce qu’ils veulent construire à la place.
Dans cette perspective, les discussions interminables sur la personnalité des dirigeants, les susceptibilités partisanes ou la pureté des appartenances deviennent secondaires au regard des choix collectifs.
Cela ne signifie pas que les personnes, les méthodes et les pratiques démocratiques seraient sans importance. Une stratégie d’émancipation ne peut pas faire abstraction de la manière dont elle exerce le pouvoir.
Mais ces questions doivent être examinées à partir d’un objectif politique explicite, et non utilisées comme autant de prétextes pour éviter de décider.
L’union n’est ni un état de grâce ni une réconciliation sentimentale.
C’est une organisation du désaccord au service d’une action commune.
Les limites de la théorie : une grille de lecture, pas une nouvelle orthodoxie
Il faut toutefois prendre cette proposition au sérieux, ce qui implique de ne pas lui accorder plus qu’elle ne peut démontrer.
Le clivage #Soumis-#Insoumis ne constitue pas une classification scientifique établie de la société française. C’est une hypothèse politique et un outil d’interprétation qu’il reste à confronter aux faits.
D’abord, les appartenances ne sont pas toujours aussi nettes que le suggère la distinction.
Un parti peut défendre les services publics sur certains sujets et soutenir des politiques restrictives sur d’autres. Un élu peut s’opposer à un rapport de domination tout en en reproduisant un autre.
Ensuite, le terme « soumis » comporte une charge morale forte.
Il risque de transformer une analyse des comportements politiques en jugement sur les personnes. Utilisé sans précaution, il peut braquer ceux que l’on cherche précisément à convaincre.
Enfin, l’insoumission ne garantit pas à elle seule l’émancipation.
Refuser un pouvoir ne suffit pas à démontrer que l’on construira une société plus juste.
Les méthodes employées, les institutions proposées et les effets des décisions doivent eux aussi être examinés.
Ces objections ne condamnent pas la grille de lecture. Elles en définissent les conditions d’utilisation.
Il faut pouvoir classer les positions politiques à partir de critères explicites, accepter les cas qui résistent à la classification et réviser le jugement lorsque les faits l’exigent.
Une théorie qui ne permet jamais de conclure qu’un allié s’est trompé ou qu’un adversaire a pris une décision juste n’est plus un outil d’analyse.
C’est un catéchisme.
Je ne propose pas de remplacer une orthodoxie par une autre.
Je propose de déplacer le débat vers ce qui devrait constituer le cœur de toute politique d’émancipation : les rapports de pouvoir, leurs conséquences et les moyens de les transformer.
Conclusion : changer les mots pour changer le terrain
Le clivage gauche-droite conserve une valeur historique et politique. Mais il ne suffit plus, à lui seul, à structurer une stratégie commune face aux transformations contemporaines.
La distinction entre #Soumis et #Insoumis propose un autre point de départ. Elle invite à examiner les rapports au pouvoir plutôt que les seules appartenances, les effets des politiques plutôt que les étiquettes, les objectifs communs plutôt que les différences érigées en frontières infranchissables.
Elle offre aussi à la gauche une possibilité : cesser de se justifier dans les cadres de ses adversaires et reprendre l’initiative dans la définition des enjeux politiques.
Cette proposition doit être discutée, éprouvée et, si nécessaire, corrigée. Mais elle mérite mieux qu’un rejet réflexe au motif qu’elle serait trop simple ou trop brutale.
Car si nous continuons à débattre dans les mots de nos adversaires, nous finirons par défendre leur ordre jusque dans notre manière de vouloir le renverser.
Synthèse : ce que change le clivage Soumis-Insoumis
| Question | Lecture traditionnelle | Lecture proposée |
|---|---|---|
| Comment classer les acteurs politiques ? | Selon leurs familles et leurs héritages | Selon leur rapport aux pouvoirs et aux dominations |
| Comment comprendre les alliances ? | Par la proximité des programmes et des appartenances | Par les objectifs communs et les rapports de force |
| Comment aborder les désaccords ? | En examinant les différences entre formations | En distinguant les désaccords sur les moyens de ceux sur les finalités |
| Comment intervenir dans le débat public ? | En répondant aux accusations et aux cadres existants | En proposant ses propres questions et ses propres cadres |
| Quelle place pour la diversité de la gauche ? | Une difficulté à résoudre avant l’action | Une diversité à organiser autour d’objectifs communs |
Cette grille ne dispense jamais d’examiner les faits. Elle propose de changer la question à partir de laquelle nous les interprétons.
Une réaction, un désaccord, une idée ?
Cliquez sur la bulle 💬 rose en bas à gauche pour laisser un commentaire.
Je lis tout. Je réponds toujours.
Envie de faire circuler cet article ?
Vous pouvez le partager via les icônes en haut ou en bas de cette page.
Envie de suivre les prochaines publications ?
→ S’abonner à la newsletter

Léon Chelli arpente les mondes de l’automobile et des énergies renouvelables à l’épreuve de la transition écologique.
Il y déchiffre mutations industrielles et stratégies de marché avec la lucidité un peu sauvage d’un promeneur qui choisit ses propres sentiers.
Il explore les transitions avec une vision systémique, entre ironie assumée et clarté analytique.
