Le respect des cadres, ou comment la gauche apprend à ne plus déranger
Aujourd’hui, c’est mon anniversaire, je viens d’achever ma 55e révolution autour du Soleil.
Comme cadeau, je me suis offert une utopie.
Je suis militant chez Les Écologistes.
J’y suis venu parce que j’y espérais des Sandrine Rousseau. Des femmes et des hommes capables de porter une écologie féministe, sociale, antiraciste, profondément humaniste, et surtout capables de se battre pour leurs convictions plutôt que pour leur place dans l’appareil.
J’en ai trouvé quelques-unes et quelques-uns. Sandrine, évidemment. Harmonie. Charlotte. Christelle. Théo. Et quelques autres.
Mais j’y ai surtout trouvé des déceptions.
Au groupe local de Nîmes, on m’a expliqué que Carole Delga était de gauche.
Je ne suis pas d’accord.
On m’a expliqué que La France insoumise était un danger. Ou une anecdote.
Je ne suis pas d’accord non plus.
Alors je vais essayer d’expliquer pourquoi.
Pas pour distribuer des brevets de gauche ou organiser un nouveau concours de vertu militante. Simplement pour mettre quelques faits, quelques choix politiques et quelques conséquences en regard de ces affirmations.
Et puis, puisque c’est mon anniversaire, je vais m’autoriser quelque chose que la politique institutionnelle semble avoir presque entièrement oublié : imaginer.
Imaginer ce que pourraient devenir le Parti socialiste, Les Écologistes, le Parti communiste et, plus largement, la gauche française si nous cessions de prendre leurs renoncements pour des nécessités.
Une utopie, donc.
Mais pas une utopie décorative.
Parce qu’au fond, mon intention est assez simple : me battre pour qu’un jour cette utopie devienne notre réalité. Pour nous, pour nos enfants.
Le Parti socialiste et le respect des cadres
Il y a quelque chose de fascinant au Parti socialiste : il sait parler de transformation sociale tout autant qu’il sait expliquer pourquoi il serait déraisonnable de transformer quoi que ce soit.
Le mot n’est pas toujours prononcé, mais l’idée revient sans cesse.
Le cadre.
- Le cadre institutionnel.
- Le cadre budgétaire.
- Le cadre européen.
- Le cadre économique.
- Le cadre de ce que les marchés accepteraient.
- Le cadre de ce que les institutions permettraient.
Et, finalement, le cadre de ce que les responsables politiques eux-mêmes considèrent comme réaliste.
À ce stade, ce n’est plus un cadre.
C’est une cage avec une jolie plaquette ‘République française’ dessus.
Respecter les institutions n’a rien de réactionnaire. Une démocratie fonctionne avec des règles.
Mais lorsqu’une force politique fait du respect des cadres existants le point de départ, la limite et souvent l’horizon de son action, il faut regarder où elle se situe.
Et regarder ce qu’est devenue la gauche européenne depuis plusieurs décennies permet de poser une question simple : à partir de quel moment une gauche qui ne cherche plus à transformer l’ordre économique et social devient-elle autre chose que la gauche ?
Pour moi, la réponse est claire.
Elle devient la droite.
Pas nécessairement une droite conservatrice, autoritaire, ou napoléonienne.
Pas même une droite hostile aux droits sociaux ou aux libertés individuelles.
Une droite réformiste.
Sociale.
Républicaine.
Européenne.
Progressiste sur certaines questions de société.
Mais une droite tout de même.
Parce que la différence entre la gauche et la droite n’est pas de savoir si l’on souhaite que les gens vivent un peu mieux dans le monde tel qu’il est.
Elle est de savoir si l’on considère ce monde comme le cadre à l’intérieur duquel il faut agir, ou comme ce qu’il faut transformer.
C’est là que le Parti socialiste a changé de nature.
Le hollandisme : aménager le cadre, puis fabriquer Macron
Le quinquennat de François Hollande le démontre avec netteté.
Le CICE et le pacte de responsabilité ont placé la compétitivité des entreprises au cœur de la politique économique. François Hollande assumait lui-même la pérennisation de ces dispositifs et leur prolongement par des allègements de charges destinés à renforcer cette compétitivité.
La loi Travail a poursuivi cette orientation sur le terrain du droit du travail, avec une logique de davantage de souplesse pour les entreprises en échange d’une promesse de sécurité pour les salariées et les salariés.
On peut défendre ces politiques, les juger nécessaires, leur reconnaître certains effets positifs. (si vous les connaissez, n’hésitez pas à me les communiquer)
Mais il faut alors accepter ce qu’elles disent du projet politique qui les porte.
Elles ne cherchent pas à renverser les rapports économiques existants.
Elles cherchent à les aménager.
Ce qui est parfaitement respectable.
Une politique peut décider de repeindre les murs plutôt que de démolir la maison.
Encore faut-il ne pas présenter la peinture comme une révolution architecturale.
Et le problème du hollandisme ne s’arrête pas là.
Car cette conception de la gauche a aussi contribué à produire le paysage politique dans lequel Macron a pu apparaître comme l’évidence suivante.
Après avoir passé cinq ans à expliquer qu’il fallait réformer le système sans trop y toucher, une partie de la gauche de gouvernement a vu sortir de ses propres rangs un ancien ministre de l’Économie, devenu candidat à la présidence puis président de la République, qui allait, lui, poursuivre bien plus franchement cette transformation du cadre dans un sens libéral
On pourrait difficilement imaginer une démonstration plus ironique.
Le Parti socialiste avait passé des années à expliquer qu’il fallait être raisonnable.
Il a fini par fabriquer quelqu’un qui allait prendre le raisonnable beaucoup plus au sérieux que lui… et proposer la politique la plus à droite que la Ve République ait connue : une droite ultra-libérale qui a fait de l’argent son Dieu.
Le hollandisme constitue, à mes yeux, une politique de droite.
Une droite venue de la gauche, qui en conserve certains réflexes sociaux, qui peut défendre des avancées sociétales majeures et considérer l’État-providence comme une chose précieuse.
Mais une droite qui tient finalement le capitalisme, les rapports de propriété, la hiérarchie économique et les grands équilibres institutionnels pour le cadre dans lequel il faut travailler.
Le PS n’est donc pas devenu la droite parce qu’il aurait abandonné toute préoccupation sociale.
Il l’est devenu parce qu’il a cessé de considérer la transformation du système comme son horizon.
Et Carole Delga
Carole Delga me paraît aujourd’hui incarner cette conception avec une remarquable cohérence.
Elle revendique une gauche ‘réformiste, républicaine et universaliste’ et défend des solutions qu’elle présente comme ‘efficaces et réalistes’.
Elle organise les Rencontres de la Gauche (quelle gauche ?) autour d’un projet de gouvernement, de réforme et de rassemblement, avec un vocabulaire explicitement social, républicain, européen, féministe et universaliste.
Je ne lui reproche donc pas d’être incohérente.
Au contraire.
Je trouve sa position parfaitement cohérente.
C’est simplement une position de droite.
Une droite modérée, sociale, républicaine, attachée aux services publics et capable de défendre certaines conquêtes féministes ou sociétales.
Bref, une droite légèrement à la gauche de la droite.
Mais une droite.
Voilà pourquoi je ne suis pas d’accord lorsque, dans mon groupe local des Écologistes à Nîmes, on m’explique que Carole Delga est de gauche.
Cela ne signifie ni que ses propositions seraient mauvaises, ni qu’elle serait indigne de gouverner, ni même qu’il serait impossible de travailler avec elle.
Cela signifie que nous ne parlons pas de la même gauche.
La mienne ne se donne pas pour mission de gérer raisonnablement le cadre existant.
Elle veut changer le cadre. Ou même penser et agir comme s’il n’y avait pas de cadre(s).
Elle ne veut pas oublier la lutte des classes, parce que je la tiens pour l’un des fondements de toutes les grandes conquêtes sociales.
Les congés payés, la réduction du temps de travail, la protection sociale, les droits syndicaux, les services publics, les droits des travailleuses et des travailleurs : rien de tout cela n’a été offert spontanément par ceux qui détenaient le pouvoir économique.
Ces avancées sont nées de rapports de force, de mobilisations, de conflits et de la capacité de celles et ceux qui n’avaient pas le pouvoir à s’organiser pour l’arracher.
La lutte des classes n’est donc pas une vieille grille de lecture à ranger au musée avec les affiches ouvrières.
C’est l’un des moteurs de l’histoire sociale.
Si nous cessons de regarder les rapports de pouvoir, nous cessons mécaniquement de regarder ce que la gauche est censée transformer.
Et c’est cette différence qui rend si étrange la place prise aujourd’hui par le Parti socialiste dans certaines politiques de recomposition de la gauche.
Si le PS est devenu une force de centre gauche dans le meilleur des cas, une droite modérée sur le plan économique dans le pire, alors faire de son rassemblement l’horizon naturel de la gauche revient à demander à la gauche de se rassembler autour de ce qu’elle devrait précisément chercher à dépasser.
Et c’est là que mon problème avec Les Écologistes commence.
Et puis il y a les écologistes
C’est probablement cette partie qui me désespère le plus.
Je n’ai pas rejoint Les Écologistes par amour de son appareil, de ses motions de congrès ou de ses subtilités organisationnelles.
Je l’ai rejoint parce qu’il y avait Sandrine Rousseau.
Une femme exceptionnelle, humaine, féministe, antiraciste, écologiste, capable de penser la politique autrement.
Elle ne m’a jamais déçu.
Et pourtant, je dois constater que le poids de la merde autour d’elle devient considérable.
Sandrine se bat, avec une constance qui force le respect, contre les réflexes d’appareil, contre les conservatismes internes, contre cette vieille tentation de la politique française qui préfère la tranquillité du consensus à la conflictualité nécessaire à toute transformation réelle.
Ce n’est donc pas seulement l’impression d’une militante ou d’un militant fraîchement débarqué, qui découvre avec stupeur que les partis politiques sont peuplés d’êtres humains.
Les Écologistes eux-mêmes ont reconnu, il y a trois ans, la nécessité de sortir de cette image.
Nous nous sommes dotés d’une commission antiracisme, d’un délégué à la parité sociale, et avons élu un secrétariat exécutif composé à parité de femmes et d’hommes, pour moitié de personnes racisées.
Trois ans plus tard, un audit interne commandé par la direction elle-même, et supervisé par le sociologue Kévin Vacher, vient mesurer ce que ces réformes ont changé. Le constat est net: 56 % des répondantes et des répondants rapportent une expérience partisane négative (38 %) ou très négative (18 %).
Le problème est donc plus sérieux qu’une collection de querelles locales.
Et il touche à une contradiction beaucoup plus profonde.
Les Écologistes prétendent vouloir transformer une société structurée par des rapports de domination.
Ils doivent donc être capables de regarder leurs propres rapports de pouvoir.
Le parti affirme lui-même, dans sa plateforme municipale de 2026, que le patriarcat imprègne les institutions et que la transformation féministe doit aussi concerner le fonctionnement interne des organisations. Il défend notamment la parité dans les fonctions de direction, l’audit genré des budgets et la prise en compte du vécu des femmes dans l’action publique.
C’est pourquoi le décalage entre les principes affichés et leur traduction organisationnelle me paraît si important.
Une organisation politique ne peut pas se contenter de proclamer qu’elle combat les rapports de domination.
Elle doit aussi regarder ceux qu’elle reproduit.
Sinon, elle fait de la politique comme certaines entreprises font de la responsabilité sociale : avec beaucoup de brochures, quelques réunions et une photographie parfaitement cadrée.
Et puis il y a le plus embarrassant.
Les Écologistes avaient promis de sortir de l’image d’un parti de ‘bobos blancs’, majoritairement issus des catégories supérieures, et d’élargir leur base sociale.
Ils avaient eux-mêmes posé le diagnostic.
Alors la question devient assez brutale : qu’est-ce qui change réellement lorsqu’un parti connaît parfaitement ses propres contradictions mais peine à les transformer ?
Je ne prétends évidemment pas qu’une organisation politique puisse être résumée à ses dysfonctionnements.
Ce serait aussi absurde que de juger une forêt à partir d’un arbre malade.
Mais les arbres malades ont tout de même la fâcheuse habitude de signaler quelque chose sur la forêt.
Et c’est ça qui me désespère.
Parce que Les Écologistes pourraient être autre chose.
Nous pourrions être le principal parti écoféministe de France, l’un des plus importants d’Europe.
Nous en avons les femmes et les hommes.
Nous en avons l’histoire.
Nous en avons l’espace idéologique.
Nous avons la capacité réelle d’articuler écologie, justice sociale, féminisme, antiracisme et transformation démocratique.
Nous pourrions porter une écologie qui ne serait pas une politique environnementale parmi d’autres, mais une autre manière de penser le travail, l’économie, le vivant, les rapports de domination et le pouvoir.
Et la lutte des classes.
Et pourtant, une partie de la direction semble aujourd’hui davantage préoccupée par la reconstruction d’alliances électorales avec le Parti socialiste que par la question fondamentale : qu’est-ce que nous voulons réellement transformer ?
C’est là que mon désenchantement devient profond.
Je suis venu chez Les Écologistes pour y trouver des Sandrine Rousseau.
J’en ai trouvé quelques-unes et quelques-uns. Sandrine, évidemment. Harmonie. Charlotte. Christelle. Théo… Et quelques autres.
Mais j’ai aussi découvert ce que je n’étais pas venu chercher.
L’appareil.
Les jeux de pouvoir.
Les querelles de motions.
L’entre-soi.
Et cette étrange capacité qu’ont parfois les organisations politiques à reproduire précisément les rapports de domination qu’elles prétendent combattre.
Sandrine n’est pas mon problème.
Elle est, très exactement, la raison pour laquelle je suis encore là.
Mais mon passage au groupe local de Nîmes m’éloigne du Parti.
On m’y a expliqué que Carole Delga était de gauche.
Je ne suis pas d’accord.
On m’y a expliqué que La France insoumise était un danger.
Je ne suis pas d’accord non plus.
Le vote interne demandé par Sandrine doit avoir lieu.
J’attendrai qu’il soit passé.
Ensuite, je prendrai ma carte à La France insoumise.
Non que je tienne ce parti pour parfait. Un certain nombre de choses m’y gênent. Parfois lourdement. Mais son programme politique me convient.
Je ne suis pas assez naïf pour imaginer qu’un parti politique puisse être autre chose qu’un endroit où des êtres humains organisent collectivement leurs contradictions.
Une gauche sans contradictions m’inquiéterait d’ailleurs presque davantage.
Ce serait probablement une secte.
Je choisis simplement, à ce stade, un espace politique qui correspond davantage à ma conception de la transformation sociale qu’à celle de la gestion du cadre existant.
Et c’est pour cela que la suite devient nécessaire.
Je ne veux pas seulement expliquer pourquoi je ne me reconnais plus dans une partie de la gauche française.
Je veux imaginer ce que pourrait être une gauche qui me ressemble davantage.
Et si, enfin, les femmes faisaient la politique ?
Il faut maintenant aller un peu plus loin.
Si le problème de la gauche est en partie sa difficulté à penser autrement que dans les cadres hérités, alors il faut aussi regarder qui a construit ces cadres.
Depuis que nous faisons de la politique, nous avons très largement confié le pouvoir aux hommes.
Ils ont donc construit les institutions, l’économie, le travail, la ville, la santé, la sécurité, la famille et l’organisation du pouvoir à partir de leur expérience du monde.
Ce n’est pas une accusation portée contre chaque homme individuellement.
C’est un constat historique.
Et dans une société structurée par le patriarcat, cette expérience n’est pas neutre.
Elle produit des priorités, des angles morts, des manières de considérer ce qui est important et ce qui peut attendre.
Alors je veux essayer autre chose.
Donner enfin aux femmes leur place. Toute leur place.
Pas comme supplément féminin, ou pire caution féminine à une politique pensée ailleurs.
Pas comme représentation symbolique pour faire joli sur les plaquettes.
Pas comme parité soigneusement comptabilisée pendant que les véritables décisions restent entre les mêmes mains.
Le pouvoir.
Celui de décider de ce qui compte, de ce qui doit changer et de la manière dont nous voulons organiser la société.
Et oui, je pense qu’elles peuvent faire mieux.
Pas parce que les femmes seraient naturellement plus vertueuses que les hommes.
Je n’accorde pas davantage de crédit à cette fable qu’à son contraire.
Mais parce que nous avons laissé les hommes définir presque seuls la politique pendant des siècles.
Il serait donc curieux de prétendre corriger cette domination si nous la reconduisons à l’identique.
Nous avons déjà quelques expériences pour en juger :
Le Rwanda
Depuis les élections de 2024, les femmes occupent 63,8 % des sièges de la Chambre des députés. Le pays se situe ainsi au premier rang mondial pour la représentation féminine dans sa chambre basse.
Cette situation repose notamment sur des sièges réservés aux femmes et sur un système de quotas inscrit dans la Constitution.
Cela ne fait évidemment pas du Rwanda un paradis féministe.
La représentation parlementaire ne résout ni les inégalités économiques, ni le partage inégal du travail domestique, ni l’ensemble des rapports de domination.
Mais elle démontre quelque chose de plus précis.
Lorsque les femmes entrent massivement dans les institutions, la composition du pouvoir change réellement.
Et lorsque la composition du pouvoir change, il devient au moins possible que ce pouvoir regarde autrement la société qu’il prétend organiser.
La Finlande
En Finlande, le gouvernement dirigé par Sanna Marin avait inscrit dans son programme l’objectif d’une société ‘socialement, économiquement et écologiquement durable’.
Il a prolongé la scolarité obligatoire jusqu’à dix-huit ans et rendu l’enseignement secondaire supérieur effectivement gratuit.
Il a également conduit une réforme du congé familial destinée à mieux répartir les responsabilités parentales.
Cette réforme de l’éducation n’était pas une politique pour les femmes.
C’est précisément le point.
Donner davantage de pouvoir aux femmes ne signifie pas leur demander de ne s’occuper que des femmes.
Cela signifie accepter que leur expérience participe à la définition de l’ensemble des politiques publiques.
La Nouvelle-Zélande
En Nouvelle-Zélande, le gouvernement de Jacinda Ardern avait placé la réduction de la pauvreté infantile et le bien-être au centre de son action.
Les statistiques officielles publiées en 2021 faisaient état de 22 400 enfants en moins confrontés à la privation matérielle et de 45 400 enfants en moins vivant dans des ménages à faibles revenus après prise en compte des coûts de logement, par rapport à l’année de référence.
Deux ans plus tard, les données officielles faisaient également apparaître une diminution de plusieurs indicateurs de pauvreté infantile.
Il ne s’agit évidemment pas d’attribuer mécaniquement ces résultats au seul fait qu’une femme dirigeait le gouvernement.
Il s’agit de regarder quelles priorités deviennent visibles lorsque le pouvoir est exercé à partir d’autres expériences sociales.
Et puis il y a le Mexique
Claudia Sheinbaum est devenue en 2024 la première femme à présider le Mexique.
Mais le symbole de cette première historique m’intéresse moins que ce qui a suivi.
Son gouvernement a engagé des réformes constitutionnelles relatives à l’égalité substantielle entre les femmes et les hommes, au droit des femmes à une vie libre de violences et à l’égalité salariale. Il a également créé une Secretaría de las Mujeres chargée de coordonner les politiques nationales relatives aux femmes, aux adolescentes et aux filles.
Surtout, son gouvernement a créé la Pensión Mujeres Bienestar, destinée aux Mexicaines de soixante à soixante-quatre ans.
En 2026, cette pension représente 3 100 pesos tous les deux mois et bénéficie à plus de 2,8 millions de femmes selon les données gouvernementales publiées en septembre 2026.
La justification officielle du dispositif est particulièrement intéressante : il s’agit de reconnaître une vie de travail et la contribution des femmes, notamment dans les tâches domestiques et de soin, longtemps considérées comme relevant de la seule sphère privée.
On peut discuter cette politique, son coût, ses modalités et ses résultats.
Mais il faut regarder ce qu’elle signifie politiquement.
Pendant des décennies, le travail domestique, le travail de soin et les carrières interrompues des femmes ont été considérés comme des réalités privées.
Une politique publique peut décider de les considérer autrement.
Elle peut transformer une expérience sociale en objet de décision collective.
C’est cela qui m’intéresse.
Pas l’idée romantique selon laquelle les femmes seraient meilleures que les hommes.
L’idée beaucoup plus dérangeante selon laquelle changer celles et ceux qui exercent le pouvoir peut contribuer à changer ce que le pouvoir regarde.
C’est pourquoi je ne réclame pas davantage de femmes dans les photographies de groupe.
Je réclame davantage de femmes au pouvoir.
Et pas simplement des femmes chargées de reproduire les mêmes politiques dans les mêmes structures.
Des femmes qui pensent.
Des femmes qui combattent.
Des femmes qui contestent les cadres plutôt que de s’y installer confortablement.
Des femmes qui acceptent le conflit politique lorsqu’il est nécessaire.
Des femmes qui comprennent que l’émancipation sociale, l’écologie, le féminisme, l’antiracisme et la lutte contre les rapports de domination ne sont pas cinq dossiers que l’on répartit entre cinq commissions.
Parce que mon propos n’est finalement pas que les femmes feraient mieux.
Il est plus exigeant que cela.
Je veux voir ce que produit une politique dans laquelle les femmes participent réellement à la définition du pouvoir.
Et cela implique de leur laisser la possibilité d’en changer aussi les règles.
C’est là que mon utopie commence.
Un Parti socialiste de Chloé Ridel ou de Johanna Rolland
J’imagine ce que pourrait être un Parti socialiste dirigé par une génération comme celle de Chloé Ridel, ou par Johanna Rolland.
Pas nécessairement le même socialisme.
Mais peut-être un socialisme qui retrouverait le goût de la transformation.
Un parti qui parlerait de redistribution sans commencer par expliquer pourquoi elle serait difficile.
Qui défendrait les services publics sans demander immédiatement comment les rendre compatibles avec toutes les contraintes qui les étranglent.
Qui considérerait l’écologie comme une question sociale autant qu’environnementale.
Et qui regarderait à nouveau les rapports de classe comme une réalité politique, plutôt que comme un souvenir encombrant de la gauche ouvrière.
Un Parti socialiste qui ne chercherait plus à démontrer qu’il est raisonnable.
Mais à démontrer qu’il est utile.
Un Parti communiste d’Elsa Faucillon
J’imagine aussi ce que pourrait devenir le Parti communiste français avec Elsa Faucillon.
Un communisme débarrassé de la nostalgie, mais pas de la lutte des classes.
Un parti qui parlerait à nouveau de travail, de propriété, de partage des richesses et de rapports de force.
Mais qui aurait définitivement compris que l’émancipation populaire ne peut plus être séparée du féminisme, de l’écologie, de l’antiracisme et de la démocratie.
Un parti qui ne chercherait pas à conserver son histoire sous cloche.
Il en conserverait plutôt ce qu’elle a de vivant : l’idée que le pouvoir économique n’abandonne jamais spontanément une parcelle de ses privilèges.
Et toutes les autres
Et puis il y a toutes celles qui pourraient participer à cette gauche-là.
Clémence Guetté. Manon Aubry, pas Martine, parce qu’il faut décidément préciser ces choses dans ce pays. Clémentine Autain. Rima Hassan. Mélissa Camara. Gabrielle Cathala. Harmonie Lecerf. Charlotte Minvielle.
Et bien d’autres.
Je ne les mets pas dans une même boîte.
Je n’aime pas les boîtes. Et elles n’ont ni les mêmes parcours, ni les mêmes sensibilités, ni les mêmes organisations, ni nécessairement les mêmes réponses.
Et c’est ce qui m’intéresse.
Je ne rêve pas d’une gauche uniforme.
Je rêve d’une gauche qui accepte enfin la diversité de celles qui la composent.
Une gauche dans laquelle le féminisme ne serait pas une spécialité.
Dans laquelle l’écologie ne serait pas un « supplément d’âme ».
Dans laquelle l’antiracisme ne serait pas une posture électorale.
Dans laquelle la justice sociale ne serait pas une promesse de campagne.
Une gauche qui comprendrait que tout cela relève d’une même question : qui possède le pouvoir, qui en bénéficie et qui en est exclu ?
Mon utopie
Voilà donc le cadeau que je me suis offert pour mes cinquante-cinq ans.
Pas le rêve d’un parti parfait.
Pas celui d’une gauche miraculeusement débarrassée de ses contradictions.
Encore moins celui d’un monde dans lequel tout le monde serait soudain devenu raisonnable.
Il faudrait déjà que les congrès cessent d’être des guerres civiles avec badges nominatifs.
J’imagine simplement une gauche qui aurait retrouvé le sens de son existence.
Une gauche qui ne confondrait plus réalisme et résignation.
Une gauche qui ne considérerait plus le cadre comme une frontière infranchissable.
Une gauche qui regarderait les rapports de classe en face.
Une gauche qui aurait retrouvé l’idée assez subversive qu’un système politique est fait par des êtres humains et qu’il peut donc être défait par eux.
Quel scandale.
Une gauche écologiste, féministe, antiraciste, sociale et profondément humaniste.
Une gauche qui donnerait enfin aux femmes le pouvoir de contribuer à définir ce qu’elle sera.
Et peut-être qu’alors nous découvririons quelque chose d’assez simple : le problème n’était pas que nous ne savions pas quoi faire.
Nous avons simplement passé beaucoup trop de temps à expliquer pourquoi nous ne pouvions pas le faire.
Aujourd’hui, j’ai cinquante-cinq ans.
Il y a quarante-cinq ans, la loi portant abolition de la peine de mort était publiée au Journal officiel. J’avais dix ans.
C’était probablement mon plus beau cadeau d’anniversaire.
Et ma conscience politique était déjà là, à peu près aussi ancienne que ma conscience.
Elle n’a pas beaucoup changé depuis.
J’ai simplement appris entre-temps que les choses que l’on présente comme impossibles sont souvent des choses que certains ont intérêt à laisser impossibles.
Je n’ai donc plus tellement de temps à perdre à expliquer pourquoi le monde ne pourrait pas être autrement.
Alors je vais essayer de transformer mon utopie en projet.
Et mon projet en réalité.
Synthèse pour les plus fatigués de mes lecteurices :
| Constat | Ce que cela produit | Ce que j’imagine |
|---|---|---|
| Respect du cadre existant | Une gauche qui aménage davantage qu’elle ne transforme | Une gauche qui considère le cadre comme une construction politique |
| Recomposition autour du centre gauche | Une réduction de l’espace disponible pour une transformation sociale plus profonde | Une gauche capable d’assumer ses divergences sans réduire son ambition |
| Écologie politique et contradictions internes | Un décalage entre les valeurs proclamées et les mécanismes organisationnels | Une organisation qui applique à elle-même les transformations qu’elle réclame pour la société |
| Pouvoir politique longtemps défini par les hommes | Des priorités et des angles morts façonnés par une expérience sociale particulière | Des femmes réellement déterminantes dans la définition des politiques et des règles du pouvoir |
On dissèque ici des idées, des textes ou des figures pour en exposer les mécanismes, les ambiguïtés, les usages. Un scalpel dans la main gauche, la pensée critique dans la droite.
Parfois, je n’utilise cette série uniquement parce qu’il n’est toujours pas légal de pratiquer des autopsies sur des gens vivants et que ce vert fait super joli en bas d’un article. Mais dans l’ensemble, c’est l’explication ci-dessus qui s’applique.
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Léon Chelli arpente les mondes de l’automobile et des énergies renouvelables à l’épreuve de la transition écologique.
Il y déchiffre mutations industrielles et stratégies de marché avec la lucidité un peu sauvage d’un promeneur qui choisit ses propres sentiers.
Il explore les transitions avec une vision systémique, entre ironie assumée et clarté analytique.
